vincent le texier
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Concertclassic
September 2013

Baryton-basse à la carrière bien remplie, Vincent le Texier a exploré depuis plus de vingt ans les répertoires les plus variés, du baroque à la création contemporaine, tout en s'appropriant de nombreux personnages allant des valets (Leporello), aux monarques (Philippe II), en passant par Golaud, Créon ou St François d'Assise, dans un grand nombre de langues. Invité régulier de l'Opéra Bastille, il interprétera du 16 septembre au 2 octobre prochains le rôle de Jaroslav Prus dans L'Affaire Makropoulos de Janacek, dans la mise en scène explosive du Polonais Krysztof Warlikowski et sous la direction de Susanna Mälkki. 



Vous répétez en ce moment L’Affaire Makropoulos à la Bastille, dans la mise en scène de Warlikowski, créée en 2007 et remontée en 2009. Est-il difficile de retrouver ses marques dans le cas d’un spectacle aussi complexe, qui brasse les références et les symboles au cinéma et aux stars hollywoodiennes, surtout lorsque la distribution et le chef ont changé ?



Vincent Le Texier : Si l'on compte la reprise du spectacle à Madrid à laquelle je participais, cela fait la quatrième fois que je me retrouve dans cette production que j’aime énormément. Travailler avec Warlikowski est un plaisir, car il va en profondeur, dans le détail, pour tenter d'approcher la vérité. Très tôt cette façon de faire m'a été communiquée, en fait dès « Impressions de Pelléas »avec Peter Brook, auxquelles participait déjà Warlikowski, alors tout jeune stagiaire. Nous nous sommes retrouvés avec émotion quelques années plus tard. Aujourd'hui nous ne sommes plus que deux interprètes issus de la distribution originale de Makropoulos. Susanna Mälkki et le rôle-titre assuré par Ricarda Merbeth, abordent cette partition pour la première fois, ce qui représente un grand défi. J'éprouve une grand bonheur à me retrouver dans ce spectacle difficile, mais dont j'ai conservé des traces, d’autant que Warlikowski est présent pour cette reprise, comme souvent d'ailleurs, ce qui est très confortable pour l'ensemble de l'équipe.



Qui est Jaroslav Prus, le personnage que vous interprétez dans cet opéra fascinant, qui n’a pas encore toutes les faveurs du public ?

V. L. T. : Il s'agit d'un homme rigoureux, autoritaire et sûr de lui, qui va vivre des moments très tendus avec son fils. Malgré sa maîtrise, sa distance par rapport aux choses et aux êtres, il va connaître quelque chose de très douloureux, le suicide de son fils. Cet événement va le casser et c'est justement ce qui m'intéresse : comment un personnage en apparence dur et sans pitié, va être atteint et détruit. Au cours du 3ème acte, Prus accepte de remettre à Emilia Marty une enveloppe dont il ne connaît pas le contenu et qui est très importante pour elle, puisqu'elle contient la recette de l'élixir qui doit lui permettre d'accéder à l'immortalité. En échange Marty lui propose une nuit d'amour, mais Prus qui en attend énormément, est déçu par sa froideur. Cet échec le rend amer, en dépit du fait que le marché a été exécuté. Juste après il apprend le suicide son fils. Cette annonce lui est fatale ; comme Golaud, voilà quelqu'un que l'on imaginait invulnérable, touché de plein fouet. J'adore exprimer ces changements, ces sentiments très humains qui font sombrer dans le plus grand désespoir. 



Vous avez incarné Wozzeck pour Marthaler, Salomé pour Dodin et Pelléas et Mélisande avec Wilson à Paris, autant d’univers différents, singuliers et parmi les plus pointus de la scène contemporaine. Ces artistes ont-il chacun une façon particulière de travailler et est-il facile de s’immiscer dans leur processus de création ?



V. L. T. : Je crois que c'est ça les grands metteurs en scène ! Ils arrivent avec des univers très riches, très personnels et nous les suivons, même si nous ne sommes pas toujours entièrement d'accord avec les partis pris qu'ils défendent, nous ne pouvons pas nier la force de leurs lectures et de leurs choix. Réfléchir dans ces conditions sur une œuvre est terriblement enthousiasmant et quand la direction d'orchestre et la mise en scène confrontent de tels points de vue avec nous, interprètes, le spectacle acquiert alors une homogénéité extraordinaire : c'est seulement là qu'un spectacle d'opéra est réussi ! Bien sûr chaque production est différente et le travail n'est pas le même sur une création et sur une reprise. Il faut s’adapter et trouver à s'accorder, parfois dans un laps de temps très court, et dans ce cas nous apprécions la qualité des équipes qui nous entourent. Il m'est arrivé de rejoindre une production en catastrophe, comme ce fut le cas sur la création de Tristes Tropiques d'Aperghis, où l'on a fait appel à moi alors que les répétitions avaient déjà commencé. J'ai dû apprendre la partition et la mise en scène en même temps, ce qui fut assez difficile, mais j'en ai tiré une certaine satisfaction. Je dois pourtant vous avouer que je me suis fait un bel ulcère quelques mois après, mais bon, ce n'est pas grave. 



Vous avez également fait partie de la Médée française de Cherubini, réglée par Warlikowski (à Bruxelles et au TCE). A Paris, le soir de la première, vous n’avez pas hésité � intervenir en répondant aux manifestations bruyantes du public. Cette attitude est rare : qu’est-ce qui vous a poussé à réagir et à sortir de votre réserve� ?



V. L. T. : C'était la première fois en vingt ans de carrière que je vivais un moment pareil. Je n'imaginais pas qu'une salle puisse interrompre un spectacle. J'étais très étonné, car nous sommes habitués à ce que le public réagisse, surtout dans le cas de mises en scène aussi tranchées que celles de Warlikowski, mais ce soir-là la situation était différente, car les réactions sont intervenues lors de passages parlés et non sur de la musique. Avant d'entrer en scène les chœurs ont été chahutés ce qui m'a alerté et j'ai senti qu'une partie de la salle allait poser des problèmes. Je ne m'étais pas trompé car nous avons rapidement été interrompus. Nadja Michael ne comprenait pas tout, moi oui, mais je ne savais pas comment reprendre le spectacle. Entre les pro et les anti, la bataille a commencé, jusqu'au moment où une dame a dit à ceux qui hurlaient de sortir ; j'ai donc repris la balle au bon et en ai profité pour dire qu'en effet, c'était une très bonne idée ! Les applaudissements sont arrivés ce qui a permis faire diversion et de reprendre. Warlikowski qui était tétanisé, m'a dit que j'avais sauvé la soirée, car en coulisses tous pensaient qu'il serait impossible de continuer. J'ai eu le bon réflexe, mais j'avoue que cette expérience s'est avérée vraiment troublante. 



Depuis vos débuts vous avez montré des affinités avec les oeuvres contemporaines et pour les opéras oubliés comme le Wozzeck de Gürlitt, Les Hauts de Hurlevents de Hermann ou le Raspoutine de Rautavaara. En juin dernier, toujours au TCE, vous participiez à la résurrection de Pénélope de Fauré. D’où vous viennent cette facilité et cette attirance qui font toute la particularité de votre carrière ?



V. L. T. : J’avais auparavant participé à une version scénique de Pénélope – mise en scène par Alain Garichot - à Lausanne, avec Manon Feubel dans le rôle-titre. Vous savez, je n'ai jamais voulu être spécialiste. J'ai des souvenirs extraordinaires de musique ancienne, comme Platée de Rameau imaginée par Laurent Pelly, une production que j'ai adorée. Il ne s'agissait pas du rôle de ma vie, mais le spectacle était tellement réussi, qu'y participer était des plus réjouissant. J'ai refusé de me laisser enfermer dans la création contemporaine par crainte d'être mis dans une case d'où je n’aurais jamais pu sortir. J'aime créer des œuvres, comme cela sera le cas prochainement au Capitole avec Philippe Hurel, car travailler en direct avec les compositeurs qui écrivent pour votre instrument est une expérience extraordinaire. Pour revenir à Pénélope, je ne comprends pas pourquoi on la joue si rarement, car cette œuvre est magnifique. Certes sa forme est plus proche de l'oratorio, mais on y trouve de la très belle musique. 



La captation en direct des spectacles, reportés en DVD, a désormais supplanté l’enregistrement en studio. Quel regard portez-vous sur ces témoignages et quel usage en faites-vous ? 



V. L. T. : J'y retourne très peu, car j'ai du mal à m'écouter et ne relève que les défauts. En revanche si à l'occasion d'une émission à la radio on diffuse un morceau ancien, il m’arrive d'être surpris et parfois satisfait. Le DVD de Platée me plaît beaucoup et j'aime le montrer à mes filles qui s'amusent. Je suis très heureux du Pelléas et Mélisande capté à la Bastille, car je faisais partie de la distribution originale en tant que doublure de José Van Dam et chantais également le Médecin ; j’étais très fier de pouvoir interpréter Golaud pour la reprise de cette production, une des plus belles de Bob Wilson. J'ai des projets de disques, mais ils sont fréquemment repoussés en raison de la situation économique : imaginer que tout va devenir dématérialisé ne me réjouis pas et je préférerais toujours chercher sur des rayonnages au hasard, plutôt que d'écouter des extraits sur YouTube.



Quels sont vos prochains engagements et les rendez-vous qui vous tiennent particulièrement � cœur� ?



V. L. T : Hamlet mis en scène par Olivier Py en décembre, à La Monnaie, un théâtre que j'aime beaucoup pour sa dimension intime, et une série de concerts qui me tient à cœur, car je serais accompagné par un tout nouvel orchestre symphonique qui se nomme « OSE », dirigé par Daniel Kawka, un chef dont je me sens très proche. Nous donnerons ensemble un programme Mahler (Kindertotenlieder et Rückert Lieder) qui fera peut être l'objet d'un disque. Un peu plus loin se profilent Guillaume Tell en concert, toujours à La Monnaie, en mars, puis la création des Pigeons d'argile de Philippe Hurel à Toulouse au mois d'avril.
François Lesueur